| La Reine des
Abeilles |
|
La "Poupée
du Sang"
lle
est grande comme une enfant de dix ans, menue, blonde, le teint blanc gâté
par le rouge dont elle abuse, les traits fins, de vilaines dents mal rangées,
le bras droit incommodé, plus court que l'autre et qu'elle n'allonge
pas aisément, une vivacité de lutin, le goût de tout
apprendre, de tout essayer, des nerfs passées au mercure, un orgueil
de divinité.
Elle aime le clinquant, se farde beaucoup, aime
les rubans et les toilettes chamarées. Mais à la Cour de
fin de règne on ne prise plus ces artifices et pour suivre Mme de
Maintenon tout le monde se résigne à plus de dévotion
et de retenue. Ce qui bien sûr ne plait guère à la
jeune femme.
L'éducation.
A une époque où l'éducation
des filles laissait souvent à désirer, Louise est prise en
main comme, ses deux soeurs, par sa propre mère. Celle-ci leur donne
ou du moins tente de leur donner la meilleure éducation qui soit.
Louise-Bénédicte est entourée des plus grands esprits
du Royaume et surtout de La Bruyère qui lui écrit des oeuvres
sur mesure.
Certains de ses "caractères" lui sont
lus en exclusivité. (Pour les connaisseurs, le personnage de Lucile
serait la princesse elle-même)
Les cours comprennent: lecture, écriture,
musique, danse, catéchisme, chant et les indispensables leçons
de maintient tant nécessaires à la Cour.
Lorsqu'elle retrouve le grand homme dans l'Hôtel
familial, elle fait montre d'une grande soif d'apprendre et comme elle
jouit d'une excellente mémoire, se plonge dans les livres, étudie
les Anciens et s'ouvre à toutes les sciences. La Bruyère
qui restait sur un echec avec l'éducation du frère Louis
III, trouve en Louise-Bénédicte l'élève dont
il avait besoin pour partager tout son savoir.
Louise-Bénédicte, dite Mlle de Charolais,
la
fille d'un dément,
la
soeur d'un monstre de vices, une dangereuse petite
personne dont les beaux yeux noirs s'allument à la moindre contrariété
de lueurs étranges. La moins naine des filles d'Henri-Jules
résidait au château de Sceaux où elle tint une cour
fastueuse. Assez fantasque, elle alla même jusqu'à créer
une parodie d'ordre chevaleresque, l'ordre de la Mouche à Miel.
Elle-même se faisait appeller la reine des abeilles. Elle fît
également partie des conspirations qu'organisait le cardinal de
Polignac contre le Régent. Le principe en était de mettre
Philippe V d'Espagne sur le trône de France et de nommer le duc du
Maine régent en son absence.
La route de la
folie.
a
duchesse du Maine s'était alitée jeune mariée docile;
elle se releva mûrie, et rebelle. Plus de faux-semblants. Pour ce
qu'elle était Condé on l'avait choisie: Condé maintenant
il la faudrait subir. Sans masque. Demi-portion, mais si odieusement pimentée
qu'à la cour pas un homme raisonnable n'en voudrait pour pain quotidien.
Non qu'elle soit précisément folle, ni complètement
bossue, mais il semble qu'elle ait dans la taille comme dans le jugement
ce qu'on pourrait appeler un tour d'épaule. Son corps et sa raison
sont diminués l'un et l'autre à l'état où l'on
est d'ordinaire à douze ans. En enfant gâtée absolument,
accoutumée à ce qu'on souffre tous ses caprices, elle suit
ses goûts, qui sont vifs et légers, sans connaître devoir
ni bienséance, ni jamais considérer les suites. Dans le monde
elle n'aime rien que le plaisir présent, ne se soucie des gens qu'autant
qu'ils y peuvent contribuer, rudoie volontiers ses familiers, rit ou pleure
au gré de sa fantaisie.
Elle a cette tendance naturelle à peu
dormir et à guère se nourrir.
Louis-Auguste, son mari redoute plus que tout
de la voir suivre les traces de son frère
Louis
III; fille d'un dément, soeur d'un forcené...,
qui n'en tremblerait?
A son mari, fils légitimé du Roi,
elle tint le suivant langage: "Regardez-vous
un peu! Un bâtard boiteux! Qui me prétend gouverner! Je suis
née princesse du sang, Monsieur, sans tache sur mon berceau! Vous,
que seriez-vous sans les bâtons (les cannes) dont le monde rit bien
haut? Un pour soutenir votre corps, plus moi pour soutenir votre rang!
Et ce Gambillard-là réglerait mon pas!"
Maine baisse le nez. Les larmes lui montent à l'âme. Taraude-t-on
la plaie qui depuis l'enfance n'a cessé de saigner, qu'il souffre
trop pour riposter. Sur sa honte lancinante il se replie. Se tait. Abdique.
La duchesse ainsi en use à son gré.
Lui, souple, soumis, en est venu à tout souffrir d'elle. Qu'elle
ne se couche jamais avant quatre heures du matin, et sans lui; se lève
à trois heures de l'après-midi, dîne à quatre
et soupe vers minuit; que sans répit elle lui reproche l'honneur
qu'en l'épousant elle lui a fait; qu'en nègre, elle le traite;
et encore le ruine de fond en comble, et se donne en spectacle sans la
moindre pudeur. Elle s'est entichée, piquée de théâtre,
elle écrit, joue, et applaudit toutes sortes de pièces, comédies,
tragédies, tout va tout vient
Les enfants
'il
n'avait ses enfants, qu'il chérit plus que tout, souvent son mari
maudirait son sort. Car il a engendré, le Gambillard qui doutait
de jamais parvenir à engrosser une femme. Mais la jeune femme n'a
cure des conseils de prudence et se donne toute entière à
ses plaisirs. Elle doit bien s'aliter parfois mais c'est pour mieux se
donner à ses folies une fois rétablie et l'inévitable
se produit: en 1694, Louise-Bénédicte accouche d'un avorton
tout bistourné qui porta quinze jours le beau titre de Mlle des
Dombes, et s'en fit, comme les marionnettes. Comme les marionnettes elle
était si petite que le temps de sa courte vie on la tint dans un
carton à chapeau tapissé de coton. Le père pleura
fort, Mme de Maintenon aussi, et le Roi prît le deuil de ce vilain
maillot. Ce dont on jase encore, car l'usage veut que Sa Majesté
ne se vête de noir pour les enfants qu'à partir de sept ans.
Louise-Bénédicte pour sa part se souciait moins du poupon
sitôt né qu'enlevé, que d'une sienne dent, pourrie
et qui la torturait. Les enfants, on les fait repousser; mais qui lui rendrait
sa dent, s'il fallait l'arracher?
| Louis-Constantin, prince des Dombes |
Comme pour la narguer, dès l'an suivant,
le 27 novembre 1695, à Versailles où l'on s'était
installé pour contenter le Roi qui voulait toute sa famille auprès
de lui, naissait Louis-Constantin, prince des Dombes. La grossesse était
cette fois-ci plus sage, point de fêtes, que du repos.
Le nom du petit duc est une nouvelle gifle pour
la mère, Louis en honneur du Grand Roi, soit mais pourquoi l'affubler
lui aussi d'un prénom antique qui rappelle celui de son père
et de son oncle, et qui confirme la marque indélébile de
l'origine impure de la lignée. Louise-Bénédicte avait
révé de lui donner un prénom glorieux de sa propre
famille: Henri, ou Charles. |
L'été 1695 est aussi le moment de
la première véritable défaite des armées françaises
depuis sept ans. Et le responsable ? Le duc du Maine, qui a laissé
échapper le prince Guillaume d'Orange. A Paris on chansonne, on
se moque et cela réveille chez Louise-Bénédicte des
soupçons de couardise et de honte. Elle qui voulait un héro
pour racheter la tache de sa naissance et pour égaler le grand père,
la voici affublée d'un boiteux, lâche et incapable. C'est
beaucoup pour un seul homme et cela finira de l'achever dans les yeux de
la petite princesse.
Trois jours avant la Noël 1697 enfin, une
mademoiselle d'Aumale bien vigoureuse venait remplacer la minuscule demoiselle
des Dombes.
La maternité, qui souvent attendrit le
coeur des femmes, n'a guère amendé la princesse. En trois
grossesses lui sont tombées la moitié de ses dents, ce dont
elle ne décolère pas. Elle a les marmots en horreur. Des
suce-lait, des dégoûtants, l'esprit tourné seulement
à manger et dormir. avec pour toute conversation des rots et des
pleurs!
Connaît-on regard plus stupide que celui
d'un enfançon? "Ce chien de boiteux,
aussi, qui veut toujours coucher! Il est bien fils du Roi pour semer les
enfants aux bourgeons! De raffinements nenni, fi des frissons, mais à
viser juste, ça, il s'y entend!"
Pour oublier ces dégoûts, la petite
duchesse fait la folle. Et, craignant qu'elle le devienne vraiment, le
Roi lui-même n'ose la reprendre. Louise-Bénédicte joue
jusqu'à point d'heure. D'elle ou de Mme la Duchesse, sa belle-soeur,
on ne saurait dire laquelle est la plus forcenée, ni laquelle perd
plus gros. Mais pour la duchesse de Bourbon, c'est le Roi qui paie: alors
que la manchote mange le pain de son bon époux. Qui, à force
s'en alarme.
Malheureusement les enfants sont victimes des
maladies infantilles et au début de 1698, le petit prince des Dombes
meurt, suivi quelques mois plus tard par Melle d'Aumale. En cinq ans, trois
grossesses, trois cerceuils.
Au printemps 1700 une nouvelle naissance, un garçon
qui portera le prénom de son père. Louis-Auguste II prince
des Dombes.
Et à l'été 1702 un prince
nait chez Malézieu, ce qui est un petit scandale. Un prince ne nait
pas dans une ferme! Il s'agit du comte d'Eu qui cette fois n'a pas reçu
un prémon antique mais celui plus en phase avec l'histoire des Condé
de Louis-Charles.
éveil
tardif, la journée est consacrée à l'étude
et au travail: latin, mathématiques, physique. En soirée:
art poétique et théatre, vient la nuit et se succèdent:
jeux et discussions d'astronomie dans le laboratoire de Malézieu.
Fin 1699, il est temps pour la cour de se déplacer à Fontaineblau,
mais pour Louise-Bénédicte, prétextant sa nouvelle
grossesse, c'est la liberté elle n'ira pas et rejoindra la cour
dans ses quartiers d'hiver à Versailles. Elle en profite pour explorer
le domaine de Sceaux et découvre une demeure charmante qui lui sied
déjà. Le 20 décembre 1699 c'est chose entendue, elle
l'achète.
Le rang
our
Louise-Bénédicte le Roi est un gros citron. Et Maine, son
mari, un ustensile pour en tirer le jus. La manchote en prenant le bâtard
n'a fait qu'obéir à son père. Mais elle n'eut jamais
pensé que ce sera sur ce quelle a de plus cher que la désillusion
serait la plus forte: l'orgueil. Le duc du Maine n'a rang que de simple
duc; cela, Louise-Bénédicte, qui est née princesse
du sang, ne le supporte pas. Déchaînée, inlassable,
la mouche à miel brandit son aiguillon, pique, harcèle, vibrillonne
sans relâche. Du courage à l'excès, entreprenante,
audacieuse, furieuse, ne connaissant de passion que le théâtre
et le rang, y postposant tout, indignée de la prudence, des réticences
de son mari, qu'elle appelle misère de faiblesse. Un homme vigoureux
peinerait à la mater. Qu'on imagine le doux duc devant cette mégère,
dont il craint plus que tout, s'il résiste et la fâche, que
la tête achève de lui tourner! Du repos. un peu de paix, le
silence des forêts, la complicité des livres, il ne veut rien
de plus. Mais puisque Louise-Bénédicte exige, pour acheter
sa quiétude il s'efforce à vouloir lui aussi des charges,
des commandements, des gouvernements, des pensions. Et surtout... le rang
de prince du sang. A force d'insister et après une seule année
d'efforts, Sa Majesté abandonne. Le 5 mai 1694, une déclaration
royale crée en faveur des légitimés mâles un
rang intermédiaire entre les princes du sang et les ducs et pairs.
Voilà d'un trait de plume tous les ducs ligués contre Maine,
qui pour pouvoir siéger a reçu du Roi la pairie d'Eu. Avec
cela Louise-Bénédicte fulmine. Le rang intermédiaire!
Se moque-t-on d'elle? Croit-on qu'elle a été élevée
à manger les restes de la table des grands? Princesse du sang elle
veut être, princesse du sang elle sera, dût-elle pour cela
intriguer jour et nuit. Au labeur, le Gambillard! Point de repos tant qu'il
n'aura pas rapporté le fruit convoité! La duchesse du Maine
jamais ne renoncera. Son mari sera prince du sang, dût-elle lui arracher
un à un ses maigres poils et lui faire manger son pilon. Peu lui
chaut que la cour contre lui se soulève. "Au
Diable boiteux, rue Montorgueil"! Insolents!
Les roquets, on les fouette et on crache dessus. Ils verront, ce qu'une
Condé peut faire d'un bâtardeau boiteux, d'une rognure de
Bourbon!
 |
| Sceaux |
| L'ordre de la Mouche à Miel |
Un ordre de chevalerie, qui ne dépend
point du Roi. Mme du Maine l'a créé en 1703, pour séduire
et gratifier ses fidèles. Trente-neuf membres, pas un de plus, portant
robe traînante de satin incarnat brodée d'abeilles d'argent,
coiffure en forme de ruche, et médaille en or frappée sur
une face du profil de la duchesse avec les mots:
« Anne-Marie-Louise, baronne de Sceaux,
dictatrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche ».
En abrégé: L. BAR. D. SC. D.P.D.L.O.D.L.M.A.M.
Les convoitises se trouvent décuplées
de ce que l'ordre ne compte qu'un nombre fixe d'élus.
Un extrait de la profession de foi:
Vous jurez et promettez
de prendre en votre protection
toutes les espèces de mouches
à miel,
de ne jamais faire de mal à
aucune,
de vous en laisser piquer
généreusement sans
les chasser,
quelque endroit de votre personne
qu'elles puissent attaquer,
soit joues, jambes, fesses, etc.!
Les membres: Malézieu bein sûr,
Genest et le duc de Nevers, Dampierre,
Saint-Simon fût approché, mais le
duc du Maine incarnant tout ce que le petit duc abhorre, celui-ci
refuse de participer. Saint-Simon fera dès lors partie des ennemi
de la Mouche. |
Le rang des bâtards
yant
comme dessein de contenir les princes de sang et surtout le duc d'Orléans,
le Roi ne voit de solution qu'en l'élévation de ses fils
naturels à la qualité de princes du sang. Déjà
détestés des ducs et pairs du royaume à cause du rang
intermédiaire qu'ils ont obtenu en 1694, une nouvelle élévation
risquerait de mener à une nouvelle fronde, mais le Roi passe outre
ces objections. Il faut à tout prix contrer le parti Orléans.
Le règne s'achève et ne laisse pour héritier qu'un
enfant de cinq ans, la régence doit être organisée.
Le rang oblige le roi à nommer le duc d'Orléans à
la régence mais les dispositions du testament du roi vident la fonction
de tout contenu. C'est le duc du Maine, qui sera surintendant de la maison
du Roi avec cela commandant des troupes, qui détiendra le réel
pourvoir.
Puis vient le coup de grâce. Le 29 juillet
1714, la bombe éclate sans que personne ait pu s'y attendre. En
cas de disparition de la branche légitime, le Roi déclare
les princes légitimés aptes à succéder au trône,
puis après eux, leur descendance mâle; des princes du sang
ils auront désormais rang et honneurs, passant cependant en toute
cérémonie après ceux-ci. Les ducs du Maine et de Toulouse
sont ravis de voir tomber le rang intermédiaire et humilier les
princes du sang. Ces deniers, Louis-Henri de Bourbon-Condé
en tête, délirent de rage. Le comte de Toulouse le voit bien,
et s'en inquiète. L'honneur serait beau, s'il durait et lui donnait
des amis de plus; hélas il y a peu à gager que cela soit.
L'ardente manchote touche à son but: elle est princesse du sang,
et le rang de ses fils, le prince des Dombes né en 1695, et le comte
d'Eu né en 1700, se voit assuré. Peu avant la mort de Louis
XIV le duc du Maine apprend par Mme de Maintenon la teneur du testament
du Roi, il soumettait toute la maison militaire et civile au maréchal
de Villeroy et au duc du Maine. Cela revenait à livrer le futur
Régent, Philippe d'Orléans pieds et poings liés aux
Maine. Qui pouvaient le faire arrêter quand bon leur semblerait.
Le Roi est mort,
vive le Roi !
e
1er Septembre 1715, un nouveau règne commence. A la lecture du testament,
le Régent manoeuvre et obtient du parlement de le modifier. Ayant
soudoyé la plupart des membres il est sûr de son fait. Le
duc du Maine ne bronche pas, et le duc d'Orléans obtient la régence
pleine et absolue. Le conseil de Régence passe à Louis-Henri
bien que sont âge l'en eut normalement empêché. Le Régent
s'oppose fermement à la nomination du duc du Maine à la tête
des troupes. Celui-ci veut se faire supplier et rejette sa nomination.
Démission qui, à son grand étonnement, est acceptée.
Bénédicte fulmine et traite son mari de bon à rien,
de lâche et regrette amèrement de l'avoir épousée
(Comme si un autre parti eut put être disponible à l'époque.
NDLR)
"Vous êtes une guigne, un fléau!
Vous creusez ma tombe et celle de mes enfants! Jusqu'à ce jour je
vous méprisais seulement; je sens que je vais maintenant vous haïr
comme mon plus cruel ennemi!"
La reine des mouche est triste à voir,
elle paraît vieillie, desséchée de souci, soufflée
de rage, elle en vient à ressembler chaque jour davantage à
Louis
III, son défunt frère de sinistre
mémoire. Les inquiétudes sur l'avenir de sa maison lui gâchent
le boire, le manger et surtout le sommeil, ce qui finit de l'abattre. Mais
il faut se ressaisir, Philippe d'Orléans tient les rênes du
pouvoir; il faut donc serrer les coudes et tâcher de garder ce que
l'on a encore: le rang de prince du sang, la surintendance de l'éducation,
la maîtrise de l'artillerie. C'en est bien fini des statuts de la
Mouche, cartons de décors et costumes emplumés; le temps
de la futilité est révolu. Il faut combattre le parti Orléans.
Et à cette guerre tous les coups sont permis. On achète des
imprimeurs, on soudoie les gens de la police afin qu'ils ferment les yeux
sur la floraison d'affiches et de pamphlets. Ainsi, pour un sou, peut-on
acheter des Philippiques. Pamphlets décrivant la vie dissolue du
Régent avec force de détails croustillants. Si cela ne suffit
pas, il y a aussi les gravures expliquant par le détail les prétendues
pratiques incestueuses entre le duc d'Orléans et sa fille Elisabeth,
duchesse de Berry. L'affaire s'envenime et comme le Régent ne veut
pas mettre son régime en péril, il doit bien se résoudre
à trancher. Poussé dans le dos par les ducs et princes qui
se sentent choqués par les faveurs accordées jadis aux bâtards,
le Régent examine une requête déposée par Saint-Simon
le 22 février 1717 qui vise à l'annulation des dispositions
du feu Roi à l'attention de ses fils légitimés. Le
1er juillet 1717, le conseil de Régence rend un arrêt en forme
d'édit révoquant et annulant l'édit de 1714 et la
déclaration de 1715. Le duc du Maine et le comte de Toulouse sont
déclarés inhabiles à succéder à la couronne,
et déchus de la qualité de princes du sang. Au cas où
la race des princes légitimes de la maison de Bourbon viendrait
à s'éteindre, il appartiendrait à la nation de se
choisir un roi. La déception de Louise-Bénédicte ne
se conte pas, elle enrage. Mais cela ne suffit pas aux ducs et princes
qui dépossèdent le duc du Maine de sa surintendance de l'éducation
du Roi ainsi que de son commandement des troupes. Il ne reste plus rien
des faveurs dûes à Louis XIV.
"Madame il vous faut paqueter, car nous voici
jetés hors de notre logis. M. le Duc de Condé est surintendant,
et je ne suis plus rien.- Je le sais bien, animal! Voyez ce lâche
qui s'est laissé tondre en brebis! Pauvre de moi, à qui ne
reste que la honte de vous avoir épousé!- Mais devant la
force que vouliez-vous je fisse?- Opposer du courage, renvoyer trait pour
trait, résister enfin, et de toutes les manières! -
Croyez que j'ai protesté...- Belle défense! Moi, je vous
montrerai, puisque vous n'êtes qu'un pleutre! J'ai plus de coeur
que vous, votre fils et votre frère ensemble! Je le tuerai, ce Régent,
et de ma propre main, en lui logeant un clou dans le cerveau ! "
Ah, il faut déménager! Il ne restera
que ruines. La duchesse du Maine, hors de sens, hurlante, échevelée,
cramoisie sous le blanc et les mouches, saccage tout l'appartement. Plus
un miroir intact, plus un marbre ni un lustre entiers; qu'on brûle
les parquets, les boiseries aussi, qu'on pisse dans les lits, qu'on éventre
les sièges, qu'on déchire les tentures! Déchaînée,
elle brise un à un les bibelots, troue tableaux et paravents, sans
distinguer ce que possède en propre son mari de ce qui doit revenir
au Bourbon. Maine, hébété, stupide, regarde d'un oeil
vide le massacre, sanglotant comme un veau.
Les arrestations.
rrêté
à Sceaux, le duc du Maine se morfond au fond de son carrosse qui
l'emmène vers sa prison de Dourlens; s'arretant à chaque
croix, à chaque église rencontrés en chemin pour y
demander grâce. Le duc avait avec lui deux valets et était
constamment surveillé. Anne-Louise par contre fut arrêtée
en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Voulant emporter quelques
cassettes, l'on s'y opposa. Criant et tempêtant si fort qu'il lui
fût finalement admis de prendre quelques pierreries. Deux carrosses
de remise à six chevaux l'attendaient, cela la scandalisa. (?)
Dans le deuxième carrosse prirent place
deux femmes de chambre et ses habits.
Evitant les grandes rues, les carrosses prirent
par les remparts. Pas de bruits dans les rues, cela l'étonna fort.
Mais aucune larme ne coula. Seulement scandalisée par la violence
faite à une personne de son rang. Elle ne se lamentait que de la
rudesse des carrosses. Elle fut seulement avertie qu'elle coucherait à
Essonne. A l'étape toutes les précautions furent prise pour
la tenir au secret. Ce n'est que bien plus tard qu'elle apprit qu'on la
menait à Dijon. Ce qui la fâchat beaucoup. La fureur la suffoqua
lorsqu'il fallut l'amener au château sous les clefs du duc de Bourbon,
son neveu. Sa rage extrème finit par se renfermer en elle-même.
Elle était très étroitement surveilée. Ses
deux fils Dombes et Eu furent exilés à Eu et Melle du Maine
fut envoyée à l' abbaye de Maubuisson.
a
santé déclinant, on est obligé de la changer de prison
à plusieures reprises.Comment supporter de vivre enchaînée
par son propre neveu? Louise-Bénédicte en rage plus que de
la prison elle-même. Ses fils Dombes et Eu sont envoyés à
Gien, sous la garde de leur gouverneur; Mlle du Maine, qui touche onze
ans, est retournée à l'abbaye de Maubuisson. Louise sait
qu'on ne les y inquiétera pas, mais n'en tire aucun réconfort.
Elle dépérit, se fane; une mauvaise toux la travaille, ses
dents pourrissent, elle ne dort plus. Transférée à
Châlon, la santé de la duchesse pourtant tarde à se
rétablir. Son Altesse souffre du mal d'ennui, qui est pour les gens
de son tempérament le pire des poisons. Même son confesseur
est à la solde du Régent. Elle ne colère plus, elle
se désespère et de tout son coeur appelle la mort. Et on
la change à nouveau de résidence pour l'été
1719. Le château de Savigny-sous-Beaune devrait convenir. On lui
donnera aussi une voiture, pour se promener dans la campagne, et des gens
en supplément pour la servir. Cela n'est pas tout. Les conjurés
que l'on tient enfermés à la Bastille ont pour la plupart
avoué. Si Mme du Maine consent à envoyer au Régent
la confession complète de ses fautes, on la relâchera. Le
14 décembre 1719, Louise-Bénédicte remet à
La Billarderie la déclaration demandée.
" J'ose vous supplier avec les dernières
instances de remettre M. du Maine en liberté. Je me flatte qu'après
le témoignage que je vous rends dans mon mémoire de son innocence,
il ne vous restera aucun doute sur ce qui le regarde"« Je dois une
justification authentique à M. le duc du Maine, qui me tient infiniment
plus à coeur que ma liberté et que ma propre vie. C'est qu'il
n'a jamais su le moindre mot de toutes ces intrigues, que je me suis cachée
de lui plus que de personne au monde, que je lui ai toujours dit que mon
commerce avec M. de Laval n'avait été fondé que sur
les affaires qui regardaient son rang, et que nous nous contentions, lui
et moi, de parler des affaires du temps sans qu'il fût question d'aucune
cabale. Je lui ai dit la même chose sur M. de Pompadour, et lorsque
M. du Maine entrait dans ma chambre dans le temps que je parlais avec ces
messieurs de ces sortes d'affaires. nous changions de discours. J'avoue
que j'ai dit témérairement à l'ambassadeur d'Espagne
que le roi son maître pouvait être assuré de M. du Maine:
mais je déclare que je l'ai dit de moi-même, et sans qu'il
m'en ait jamais parlé. Je dois même dire que M. du Maine m'a
défendu plusieurs fois de voir MM. de Pompadour et de Laval, par
la crainte qu'il avait qu'ils ne m'embarquassent dans quelques intrigues.
Je n'aurais pas attendu si tard à rendre à M. du Maine la
justice qui lui est due, si je n'avais eu à accuser que moi seule.
J'ai donc été obligée d'attendre que je trouvasse
un moyen de faire savoir à M. le Régent le désir que
j'avais de me confesser entièrement à lui, pour lui marquer
mon véritable repentir; ce sous la condition qu'il aurait la bonté
de me donner parole qu'il pardonnerait à tous ceux qui ont eu le
malheur d'entrer dans cette affaire; parole qu'il m'a fait porter par M.
de la Billarderie, me promet-tant en même temps de me remettre à
Sceaux comme j'y étais après le lit de justice de 1718, et
de me rendre ses bonnes grâces, que je désire mille fois plus
que la liberté »
La manchote, son boiteux d'époux et leurs
piètres comparses sont rentrés en grâce. Horn, Mille,
Pontcallec, Montlouis, Talhouèt, Du Couèdic, Le Moyne paieront
pour eux-tous. Il ne sera pas dit que sous la régence du duc d'Orléans
les gens de la noblesse auront impunément fait leur loi. |
|
| Son nom: |
Elle est appellée ainsi en l'honneur de
sa tante Bénédicte de Bavière, duchesse de Brunswick-Lunebourg.
Baptisée à sa naissance Melle d'Enghien,
elle recevra en 1685 à la suite de la confisquation par le roi du
comté de Charolais, le titre de Melle de Charolais.
Pour le reste c'est la seconde duchesse d'orléans
qui affublera le couple de respectivement: "naine manchote" et "bâtard
boiteux".
Le terme "poupée du sang" lui sera donné
par ses belles-soeurs bâtardes qui si elles n'étaient pas
"du sang" , étaient-elles de taille normale. |
| Le mariage |
De son mariage avec un fils légitimé
du Roi, on dit: " Voici l'union d'un boiteux
et d'une manchote. Ah, le beau couple."
Ainsi, durant les semaines qui suivirent les
noces, chacun reste tapi, observant l'autre. Puis Maine, promu lieutenant
général, rejoignit l'armée. Monseigneur le Dauphin
y faisait merveilles, sous qui servait Louis-Auguste. Alors que le gros
des dames se mettait en chemin pour suivre le train, Louise-Bénédicte
prit le lit en l'Hôtel de Condé en face de Versailles. Fièvre
d'épousée, chuchotaient les uns; rougeole, soutenaient les
autres. Quelle qu'en fût la cause, le mal dura trois mois, qu'un
démon avisé mît à profit pour s'emparer de cette
âme et de ce corps affaiblis. |
| Où aller ? |
| D'abord résidente à Versailles,
elle tente dès qu'elle le peut de fuir cette atmosphère pesante
et n'ayant que la Place d'Armes à traverser se retrouve chez sa
mère en l'Hôtel de Condé. Puis s'enhardissant, elle
accompagne sa mari chez lui à Clagny. |
| Clagny |
Propriété qui bordait les jardins
de Versailles (et qui aujoud'hui forme un faubourg de la ville). Que ce
soit dans l'une ou l'autre de ces demeures, Louise-Bénédicte
s'y sent libérée de l'étiquette si oppressante de
la Cour.
Tant et si bien que Louise-Bénédicte
n'est signalée à la cour de Versaille que lors des grandes
cérémonies et aux retour des guerres.
Mais ceci n'a qu'un temps et Louise-Bénédicte
veut se donner du mouvement. Elle prend de l'urticaire, à manger
toujours les légumes de Clagny, les fraises de Clagny, les écrevisses,
les oeufs et les poulets de Clagny. Des migraines à respirer les
fleurs de Clagny! Des entorses, sur le gravier de ces maudites allées
d'orangers! Elle fait de l'allergie, à n'en pas douter. Les médecins
s'inquiètent. Vite, la changer de lieu. Mais où donc aller?
A Chantilly? Piètre retraite, plaisante
société que celle de M. le Prince
et de sa pauvre épouse! Chez un dément qui aboie tout le
jour!
À Versailles? Le Roi ne le souhaite pas,
pour ce que sa bru s'y tient mal et chagrine Mme de Maintenon. |
| Châtenay |
1699, ce sera Châtenay où un des
ses ami, Malézieu, l'y invite. Situé sur la route qui va
de Versailles à Choisy, c'est en fait une grosse ferme qui borde
le domaine de Sceaux. On y vit à sa mode. Si l'Hôtel de Condé
ou le château de Clagny ne sont que des dépendance du palais
de sa majesté, Châtenay est bien plus éloigné
et la liberté est totale. Fêtes, feux d'artifices, jeux, théatre.
Tout comme le
Grand Condé,
son aïeul, qui avait pour les fêtes autant de génie.
Si la manchote n'était satanique, capricieuse, violente, elle ferait
la plus délicieuse des hôtesses. D'ailleurs, ceux qui viennent
à Châtenay reconnaissent à peine l'humble cabane transformée
par le secours de décors en carton, en vaste et pompeux édifice.
Le dimanche c'est encore plus jour de fête, les bourgeois et gentilhommes
du village ainsi que les paysans des alentours sont conviés et chacun
danse avec l'autre sans distinction de rang.
Le Roi ne voit pas de bon oeil ces façons.
Son fils au logis est moins considéré que le maître
d'hôtel en quartier. Comme il ne se mêle guère aux divertissements
et ne monte point sur les planches, on l'oublie. La duchesse en use en
veuve richissime. Ce qui, n'étant point, donne bien du souci
à Sa Majesté. Plusieurs fois il en a touché mot à
Louis-Auguste. Trop de dépenses, trop de bruit, sa femme à
force coulerait le navire. |
| Sceaux |
Appartenant aux descandants de Colbert et laissé
presque à l'abandon, Scaeux est une demeure royale. Louise Bénédicte
se la fait acheter pour la somme de 450.000 livres auquelles il faut en
ajouter encore 80.000 pour les statues, les décorations extérieures,
les arbustes, les orangers et les bâteaux du canal. Elle ne changerait
pas Sceaux contre Versailles. Versailles pue toutes sortes d'infections,
l'eau croupie des marais, le moisi des bois trop proches, plus au-dedans,
des cuisines aux combles, l'ordure; dames et gentilshommes se soulagent
dans les escaliers, derrière les tentures, jusque dans les stalles
de la chapelle, les chiens aussi, qui pullulent, partout. En hiver on périt
de froid, car les deux tiers des pièces n'ont pas de feu. La manchote
laisse à son beau-père le Roi, la grandeur inhumaine; pour
elle, elle goûte que l'illusion soit charmante, l'irréel complice
et point contraignant. Les jours à Sceaux comme a Versailles sont
illusion. Les travaux terminé, c'est en 1703 que la duchesse s'installe.
Sa cour, Louise-Bénédicte la veut démarquer et de
celle du Roi, et de celle de Philippe d'Orléans. Ni raideur, ni
licence; distinguer, attirer, récompenser l'esprit plutôt
que le rang ou les appétits charnels. Se divertir certes, et sans
répit, mais avec de l'idée, de l'invention. Son mari, le
duc du Maine, que tout excès effraie, là-dessus partage son
idée. Il priserait assez qu'on recherchât son logis comme
le refuge du bon ton.
La consécration vient en décembre
1700 lorsque le roi décide que les adieux à son petit-fils
Philippe, devenu Felipe V d'Espagne se feraient au château de Sceaux.
A Versailles la majesté; au Palais-Royal
la débauche; à Sceaux l'intelligence tout aimable, dans la
tradition de l'hôtel de Rambouillet. Hélas! La duchesse de
la mesure n'a pas le moindre sens: à force de fioritures, de colifichets
de travestissements, elle mine le beau visage, digne et souriant, que sa
cour pourrait avoir. |
| La conspiration de Cellamare |
Les acteurs: Louise-Bénédicte,
bien sûr, quelques fidèles de la Mouche, quelques opposés
au Régent, le Marquis de Cellamare ambassadeur d'Espagne en France,
Alberoni le "Richelieu" espagnol, Philippe V d'Espagne.
Le contexte politique: Avec le traité
d'Utrecht défavorable à l'Espagne et surtout à son
roi qui se voit retirer sa prétention à la couronne de France,
une ère de paix s'ouvre en Europe. A l'initiative de l'Angleterre
et de l'Empire, une alliance est proposée aux pays européens.
Seule la France est indécise. Petit neveu de Philippe V, Philippe
d'Orléans ne veut pas se mettre à dos une Espagne très
menaçante depuis que son armée et sa flotte ont été
réorganisées par le premier ministre, le cardinal Alberoni.
De l'autre côté, l'Espagne ne veut pas être isolée
et compte sur ses cousins français. (Voir à ce propos le
très beau film "Que la fête commence" avec Noiret, Rochefort,
Marielle)
Pour Louise-Bénédicte pourquoi ne
pas jouer l'Espagnol contre le Régent. Plusieurs scénarios
sont envisagés, de toutes façons il faut abattre le parti
Orléans, puis si le petit roi survit assurer la Régence par
le duc du Maine, soit s'il venait à trépasser proclamer Philippe
V roi de France. Celui-ci n'est pas directement dans la confidence mais
à coup sûr verrait d'un bon oeil d'être le roi du plus
grand empire au monde. Qu'elle puissance, en perspective. Philippe V Roi,
il ne pourrait que déléguer les affaires françaises
qu'au duc du Maine. La reine des Mouche sera Reine de France !
Les préparatifs sont bien en place, la
Bretagne et le Languedoc se soulèvent et les contacts sont pris
entre les différentes parties. Mais cela est sans compter avec les
espions que le Régent à su placer dans l'entourage de la
duchesse. Le duc du Maine lui-même le premier intéressé
n'est pas très chaud. Lors de la discussion au conseil de la participation
de la France à l'Alliance, il veut la rejeter. La France et l'Espagne
seraient réconciliées et la conspiration s'éteindrait
d'elle même. Mais devant la réaction du reste du Conseil ,
il dût s'incliner. La Mouche dorée ivre de vibrillônner
sans relâche, la duchesse du Maine ne pèse en rien la gravité
des enjeux. Toujours elle joue, hier au théâtre aujourd'hui
à la conspiratrice. Mais de son aïeule Anne-Geneviève,
elle n'a ni la beauté ni la finesse politique mais se sent néanmoins
la digne héritière. Elle sera l'âme d'une seconde Fronde;
sur les ruines du Royaume elle reconstruira sa maison, plus magnifique
encore qu'elle ne l'était du temps où le feu Roi veillait
sur son mari. Mais le roi d'Espagne n'est pas dupe. Il ne travaillera pas
avec les conjurés. Il est d'accord pour une insurrection qui affaiblirait
la France mais ne veut s'engager sur rien qui concerne d'éventuelles
nominations à des postes clefs. Le
courier transportant les lettres de Cellamare est arrêté.
Confronté à ses écrits, l'ambassadeur ne peut nier
et est arrêté le 9 décembre 1718. Ceux-ci apportent
également la preuve de l'implication des Maine. Mais le duc parvient
à se disculper n'étant pas au centre du complot. Mais cela
n'empêche que le 29 décembre 1718 il est, comme Louise-Bénédicte
qui est emmenée à Dijon, assigné à résidence. |
| Reconstruire |
À Sceaux la vie a repris comme si l'épisode
de Cellamare n'avait jamais été. Six ans, déjà,
que le duc et la duchesse sont rentrés en grâce. De leur mésaventure
leur reste seulement un poids à l'âme, comme au matin quand
on tâche à chasser un méchant songe...La manchote a
savamment manoeuvré. Car au sortir de prison, en janvier 1720, l'avenir
ne prêtait pas à rire! Quand ses équipages avaient
stoppé dans la grand cour de Sceaux, l'impératrice Ludovise
avait dû ravaler sa rage et cacher sa honte. Point de mari, point
de fils, point de fille pour l'accueillir. Seule elle avait soupé,
seule elle s'était couchée. Pas même de précieuse
Rose Delaunay pour lui faire la lecture; la sotte qui s'obstinait à
ne rien avouer croupissait toujours à la Bastille. Le Régent
avait libéré les autres dès le 5 janvier, hors Richelieu
et Malézieu, qui attendaient leur élargissement pour le mois
de février. Ah! les cruelles journées. sans visite, comme
oubliée de tous. Pis que la prison, ce silence! M. du Maine boudait
à Clagny, et bien qu'elle l'eût disculpé dans ses aveux,
il refusait de la voir ni d'entretenir aucun commerce, et gardait jalousement
auprès de lui ses fils, Dombes et Eu, défendant qu'ils la
visitassent même pour un moment. Voulait-il donc, après les
terribles épreuves de la captivité, la tourmenter encore?
Elle ne réchapperait pas à la honte de se voir publiquement
désavouée par son propre mari. La cour entière devait
se gausser d'elle, moquer la reine abeille qui ne régnait même
plus sur son bourdon boiteux! Cette seule idée la tuerait à
petit feu, comme la plus cruelle des tortures. Des mois et des mois elle
avait, patiemment, usé la résistance du duc. Plus question
de tempêter, d'exiger, de menacer; elle implorait, elle pleurait
de lourdes larmes, elle en appelait à la charité chrétienne
du bourreau qui, s'il s'obstinait, la conduirait au tombeau. Anne de Bavière,
sa mère, intercédait en sa faveur, et aussi son confesseur,
et encore son médecin. Louis-Auguste ne voulait rien savoir. Il
ne lisait pas les bulletins de santé qu'on lui portait chaque jour
depuis Sceaux, et raccompagnait civilement à son carrosse qui lui
venait causer de sa femme. Ses affaires s'arrangeaient, le Régent
l'avait en juillet 1721 rétabli dans ses charges, il commandait
à nouveau les Suisses, l'artillerie, les carabiniers, à la
cour on le réclamait, le passé semblait tout de bon effacé.
Pourtant il ne démordait pas sur le point
de revoir son épouse. Si bien que la duchesse, à court d'expédients,
s'en fut trouver Philippe d'Orléans pour le prier de s'entremettre.
En vain, à elle de replâtrer la cruche qu'elle avait mis tant
d'ardeur à briser. Le duc du Maine n'eût point été
lui-même si à la longue, sa rancune ne s 'était lassée.
Un matin, Mme la Princesse s'en vint à Clagny en voiture. Comme
son gendre la saluait, elle lui annonça que pour le tirer de sa
solitude, elle avait mené avec elle quelques dames d'aimable compagnie,
et que dans le temps il avait fort prisées. Intrigué, Louis-Auguste
se pencha par la portière du carrosse. Louise-Bénédicte,
qui tout le temps du bonjour s'était tenue tapie, sans plus de retenue
lui sauta au cou. Allait-il la renvoyer, la gifler publiquement en refusant
de la recevoir dans cette maison où ensemble ils avaient logé
au début de leur mariage? Il n'eut pas le coeur assez ferme pour
cela. Puis tant d'acharnement à le vouloir rejoindre l'émut;
il y vit, sinon un sentiment auquel il ne pouvait plus croire, du moins
une marque d'intérêt qui le flatta assez. Cette femme-là
l'avait tant raillé, tant humilié. Il se sentait l'âme
encline au pardon. Tirer parti de sa force présente, prolonger l'épreuve?
Il n'était pas homme à jouir de la souffrance d'autrui, fût-ce
par juste vengeance. Plier ainsi la fière Condé ne lui mettait
au coeur aucune fierté. Qui verrait
Sceaux se croirait transporté dix ans en arrière. Au premier
regard, rien n'a changé. Le duc travaille, retiré dans sa
bibliothèque, visite ses fils, qu'il a installés dans le
joli corps de bâtiments qu'on nomme « petit Sceaux »,
admire, compte et range avec sa fille les tabatières précieuses
qu'il collectionne avec passion. La duchesse, encore et toujours, joue
l'enfant. Autour d'elle les visages ont changé, mais c'est la même
pièce qu'on donne sous d'autres noms. La prêtresse Ludovise
costumée en bergère tyrannise ses « bêtes »
comme elle régentait autrefois les chevaliers de l'ordre de la Mouche
à miel. Polignac, qui ne pardonne point à Mme du Maine de
l'avoir compromis, boude dans ses terres, mais le cher, le fidèle
Malézieu est là, toujours frétillant, toujours complaisant
toujours épris.
Elle s'éteind le 23 janvier 1753 en l'Hôtel
du Maine, rue de Varennes (aujourd'hui Hôtel Biron et musée
Rodin.) |
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